Peuplée par les Basques ou Vascons, la Navarre défendit son indépendance contre les Romains, les Wisigoths et les Francs. Le royaume de Navarre se constitua vers 830. Au XIe siècle, il s'étendait des Pyrénées à l'Ebre supérieur. Ce royaume, qui se targuait à juste titre d'être le "fondateur" des royaumes ibériques en la personne de Sanche III le Grand (1000-1035), disparut de la scène politique entre 1076 et 1134 pour être réuni au royaume d'Aragon. La mort d'Alphonse Ier d'Aragon sans héritier en 1134 permit aux Navarrais d'élire pour roi Garcia Ramirez IV (1134-1150). Les désirs d'expansion des Castillans et des Aragonais obligèrent le nouveau souverain, puis son fils Sanche VI le Sage (1150-1194) et son petit-fils Sanche VII le Fort (1194-1234), à mener une lutte incessante pour préserver les frontières du royaume. La papauté ayant reconnu aux princes le titre de roi à l'avènement de Sanche VII (1194), celui-ci se distingua en 1212 à la bataille de Las Navas de Tolosa où les chrétiens remportèrent une victoire décisisve sur la puissance almohade.Lieu de passage du pèlerinage à Compostelle, la Navarre médiévale subit par ailleurs de nombreuses influences et un enrichissement certain qui se concrétisèrent à la mort de Sanche le Fort lorsque le royaume revint à la maison de Champagne.


Armes du royaume de Navarre
"De gueules, aux chaînes d'or, en croix, en sautoir et en orle,
allumées en coeur de sinople"
 

I. Aux origines d'un titre conférant puissance et renommée

1. L'héritage de Sanche VII le Fort

En 1231, le vieux roi de Navarre Sanche VII prépare sa succession. Son unique héritier est alors son neveu, le fils de sa soeur Blanche, le comte de Champagne Thibaud IV, qui a déjà voyagé en Navarre en 1224 et qui espère bien recueillir la couronne. Mais Sanche se méfie terriblement de ce turbulent neveu et préfère s'entendre avec son voisin d'Aragon, le roi Jacques Ier le Conquérant : un accord est alors passé entre les deux souverains qui se promettent réciproquement leur héritage. Lorsque meurt Sanche le Fort le 7 avril 1234, les seigneurs navarrais refusent de voir le royaume de Navarre réuni avec le puissant voisin aragonais et font appel à Thibaud IV. C'est l'évêque de Pampelune, Pedro Ramirez de Piedrola (1230-1238) qui est chargé de se rendre à Provins avertir le comte qui rallie sa nouvelle capitale en quinze jours, prenant de cours le roi d'Aragon alors absorbé par la reconquête des Baléares et de Valence.

2. Les moments forts du règne : le sacre et l'inhumation

Lorsque Thibaud IV est couronné le 8 mai 1234 dans la cathédrale Santa Maria de Pampelune, le rituel de la cérémonie d'investiture utilisé depuis un siècle se concentre autour de l'élévation du souverain, revêtu des insignes royaux, sur un bouclier au cri de "real ! real ! real !" ; le roi était ensuite immédiatement armé chevalier et jurait de respecter les Fueros qui garantissaient les privilèges des villes de Navarre et leur autonomie de gestion municipale (après la révolte de 1235-1238).

Thibaud V obtient du pape, vers 1257-1259, que le roi de Navarre soit désormais oint et couronné : le pouvoir royal, dans son origine divine, affirmait ainsi sa supériorité sur les nobles qui prétendaient le limiter en conditionnant la reconnaissance du souverain par ses sujets au serment de respecter leurs franchises et leurs coutumes. Le sacre avait lieu dans la cathédrale de Pampelune où l'évêque procédait à la cérémonie de l'onction sacrée avec une huile bénite sur sept endroits du corps puis remettait au nouveau souverain la couronne, le sceptre, la main de justice et l'épée. Le roi de Navarre fut ainsi le seul roi de la Péninsule ibérique que l'Eglise couronnât. Face à son suzerain le roi de France, le comte de Champagne gagnait en prestige et en renommée et pouvait se présenter comme la personne la plus importante en France après le Capétien. Lorsqu'il meurt le 14 juillet 1253 au palais de Pampelune, Thibaud IV est enterré dans la cathédrale, dans un caveau de la chapelle Santa Isabel où son fils lui fera construire un superbe tombeau, décoré par Jean de Chalat, émailleur de Limoges. Il n'en reste aujourd'hui qu'une dalle commémorative car le tombeau a été ravagé avec celui d'Henri III par les soldats du roi de France lors de la guerre civile de Pampelune en 1276-1277.

3. La gestion du royaume en l'absence du roi

Si Thibaud IV résida en moyenne six mois de l'année à Pampelune, les séjours de Thibaud V, Henri III et de la reine Jeanne furent moins fréquents. Cette attitude semble compréhensible lorsque l'on songe que 1000 km séparent la Champagne de la Navarre (un mois de voyage) et qu'à une époque où les révoltes féodales sont fréquentes il est difficile de s'éloigner trop longtemps de son comté. Même si le roi de France a promi aux comtes la protection de la Champagne en leur absence, ceux-ci préfèrent se faire représenter en Navarre par des gouverneurs choisis par eux.

Ainsi, les souverains ont manifesté plus de confiance dans les personnalités françaises qu'ils connaissent à Troyes, à Paris, ou qui leur étaient recommandées. Ces gouverneurs appartiennet à la noblesse de cour, certains étant maréchaux ou chambellans du comte de Champagne. Leur rôle en Navarre ne représente qu'une étape de leur carrière. Ils n'ont nullement le souci de s'y intégrer, préférant d'ailleurs nommer des lieutenants navarrais capables de comprendre les gens et de mener les expéditions dans les montagnes à leur place.

Le cloître de la cathédrale Santa Maria de Pampelune

 

II. L'action des comtes de Champagne en Navarre

1. Le roi et la société navarraise ou le difficile apprentissage de l'intégration

Vivant entre leur comté et leur royaume, les trois rois de la maison de Champagne furent confrontés à des problèmes de langue, de coutumes, de concept de l'autorité et du pouvoir, suscitant dès lors une opposition qui déboucha très vite en lutte ouverte. Quoi de comparable en effet entre les moeurs, les coutumes et les manières de Thibaud IV, cet homme du Nord raffiné, à la fois prince et poète courtois, et les frustres seigneurs navarrais ? Thibaud va comprendre très vite que son autorité sera d'autant mieux acceptée de tous, prélats, bourgeois ou seigneurs, qu'il respectera leurs coutumes et leurs droits.

En 1235 éclate la révolte de Tuleda. Une partie de la noblesse navarraise désireuse de limiter les pouvoirs du souverain et d'accroître les siens, entraine derrière elle le peuple qu'elle cherche à monter contre l'intrusion de la maison de Champagne dans les affaires du royaume. La crise fut réglée en 1238 avec l'aide du pape lorsqu'une délégation de dix membres de la haute noblesse, vingt caballeros représentant la noblesse moyenne et dix clercs rédigea avec le roi et l'évêque de Pampelune le Fuero Antiguo, qui non seulement limitait les pouvoirs du roi dans le domaine de la justice et de l'administration, mais soumettait sa reconnaissance comme souverain par ses sujets au serment de respecter les coutumes et privilèges stipulés dans la charte. En 1253, Thibaud V se vit en outre dans l'obligation, lors du serment, d'accepter qu'aucune cause ne fût jugée à la cour en dehors de la présence des douze conseillers présidés par l'Amo, à la fois tuteur du jeune roi et gouverneur du royaume.

Si Thibaud IV fut mis en difficulté par la noblesse navarraise, il dut aussi lutter, entre 1245 et 1250, contre les prétentions de l'évêque de Pampelune Pedro Ximenez. Se considérant comme le maître de la ville de Pampelune, y compris le château San Esteban de Monjardin dont le roi de Navarre prétendait à juste titre conserver la forteresse, l'évêque prétendit encaisser à son profit la moitié de la dîme royale qui fournissait à Thibaud une partie importante de ses ressources. L'évêque frappa la Navarre d'un interdit le 1er novembre 1250. Si Thibaud mit au pas l'évêque, il n'abusa pas de la situation de force où il se trouvait placé et autorisa avec élégance l'évêque à demeurer dans le château de Monjardin.

En 1276-1277, durant la minorité de la reine Jeanne de Navarre, une guerre civile ravagea Pampelune. Les différents quartiers de la ville, qui étaient depuis longtemps divisés entre un clan favorable aux Castillans et un clan favorable aux Aragonais, se soulevèrent les uns contre les autres. L'assassinat du gouverneur Pedro Sanchez de Montagut par les nobles pro-castillans de la cité provoqua l'intervention du roi de France Philippe III le Hardi, gardien du royaume de Navarre pour la petite Jeanne. Les Français reconquirent la ville et se laissèrent aller à la vengeance sur les quartiers insurgés, allant même jusqu'à profaner les tombeaux de Thibaud IV et de Henri III qu'ils prirent pour des sépultures de rois ibériques. L'ordre rétabli, les communautés navarraises et les nobles prétèrent serment de fidélité à leur reine Jeanne, qui demeura en France sans plus jamais revenir en Navarre.

2. Les réalisations des comtes de Champagne en Navarre

Face aux difficultés rencontrées avec la société navarraise, les réalisations des rois de la maison de Champagne furent peu nombreuses et essentiellement l'oeuvre de Thibaud IV. On recense ainsi des réformes dans le domaine politique et économique.

Dans le domaine politique, Thibaud pratiqua les mêmes réformes qui lui avait réussi en Champagne (Troyes, Provins, Lagny, Vitry, Bar-sur-Aube) en favorisant l'éclosion d'une classe bourgeoise par l'octroi de franchises aux "bonnes villes" du royaume. En accordant des libertés de gestion municipale à la bourgeoisie navarraise, le monarque établit entre lui et son peuple un "contrat social" non dénué d'intérêt financier. Parmi les clauses contenues dans ces chartes de franchises se trouve la création par Thibaud d'une foire annuelle de quinze jours à Pampelune, à la Saint-Michel, et calquée sur le modèle des grandes foires "internationales" de Champagne qui font la richesse du comté.

Thibaud IV réussit par ailleurs, grâce à l'hommage lige des seigneurs vivant entre la Navarre et le golfe de Gascogne, à obtenir une voie d'accès direct à l'Atlantique ce qui favorisa le commerce navarrais et permit au roi de gagner du temps dans ses voyages vers la France en naviguant entre Bayonne et Nantes.

Dans le domaine économique, Thibaud IV révolutionna une Navarre qui ne vivait alors que de l'élevage de moutons. Il fit ainsi venir de Champagne des paysans et des viticulteurs pour enseigner les méthodes culturales et les travaux d'irrigation pour améliorer les récoltes. Par ailleurs, il importa de France des plants d'arbres fruitiers, poiriers et pommiers.

3. La croisade des barons

Tandis qu'en 1230 Thibaud IV avait prononcé le voeu de se croiser en expiation de sa révolte contre la régente Blanche de Castille, l'encyclique du 17 novembre 1234 du pape Grégoire IX invitait la chevalerie occidentale à reprendre les armes contre un Islam à nouveau uni et qui reprenait une à une les places conquises par les Francs lors de la première croisade.

La "croisade des barons", dont Thibaud IV obtient la direction en raison de son titre de roi de Navarre, est menée en 1239 en compagnie de Pierre Mauclerc, d'Amaury de Montfort et de Robert de Courtenay. C'est une croisade sans grandes batailles, faite de négociations avec le sultan de Damas et celui du Caire et elle est en cela la suite logique de la VIe croisade (1228-1229) menée par Frédéric II. A la suite de l'empereur, les barons obtiennent la confirmation de l'évacuation de Jérusalem par les Arabes ainsi que la libération de plusieurs places de l'ancien royaume de Jérusalem (Tibériade, Saphet, Beaufort).

Réuni à la maison de Champagne en 1234, le royaume de Navarre subit alors les influences du Nord de la France. Si les comtes de Champagne résidèrent assez peu à Pampelune, ils trouvèrent dans le titre de roi de Navarre un moyen de s'assurer prestige, renommée et richesses face aux souverains européens et aux papes. Néanmoins, les réalisations des rois de Navarre du XIIIe siècle sont peu nombreuses, essentiellement parce que leur pouvoir fut rapidement bridé à Pampelune par une noblesse et un clergé soucieux de conserver leurs coutumes et leurs privilèges. Après le mariage de la reine Jeanne avec Philippe IV le Bel (1284), le royaume de Navarre passa entre les mains du roi de France avant de voir son sort lié à celui de la famille d'Evreux.

 

Carte du royaume de Navarre