Du milieu du XIIe siècle à la fin du XIIIe siècle, le comté de Champagne est le centre permanent des échanges commerciaux du monde occidental. Si les premières traces des foires de Champagne remontent au début du XIe siècle (Provins en 999, Troyes en 1100), il faut attendre le règne de Thibaud II pour que les mentions se multiplient.

A l'origine des foires, il y a la volonté délibérée du comte de provoquer sur son territoire la rencontre entre Flamands et Italiens. Afin d'attirer les hommes d'affaires étrangers, Thibaud II puis ses successeurs délivrent des tractoriae ou des conducti aux marchands de passage désireux de gagner une ville-marché (après 1137). Accordé aux marchands qui se rendent aux foires de Champagne ou qui en reviennent, le "conduit" garantit la protection du comte qui leur fournit une escorte d'hommes armés. Si le comte veille chez lui à la régularité des transactions, il n'hésite pas non plus à demander réparation en justice lorsque des marchands sont victimes de brigandage en dehors de son domaine. La politique économique de Thibaud II en faveur de ses foires est par ailleurs renforcée par la frappe d'un monnayage de bon aloi, le denier provinois, imité à Rome dès la seconde moitié du XIIe siècle. Par ailleurs, une unité de poids, le marc de Troyes, apparaît en 1147.


Si les Flamands fréquentent Provins dès avant 1137, les Italiens ne se rendent régulièrement en Champagne qu'à partir de 1170. Entre 1145 et 1160, les comtes ont opéré une sélection parmi la multitude des petites foires locales existantes. Vers le milieu du XIIe siècle, la documentation révèle ainsi une douzaine de foires comtales en Champagne : foire des Saints-Innocents de Lagny (1154), foire du Clos de Troyes (1157), foire du second lundi de carême de Saint-Florentin(1159), foire de carême de Bar-sur-Aube (1160), foire de la Passion à Sézanne (1157), foire de Mai à Provins, foire de l'Ascension à Château-Thierry (1120), foire de la Saint-Jean d'été à Troyes, foire de Saint-Ayoul de Provins (1153-1154), foire de la Saint-Rémi chef d'octobre à Troyes, foire de la Saint-Martin à Provins et foire de la Saint-Nicolas à nouveau à Sézanne (1179). A peine arrivé au pouvoir, Henri Ier le Libéral établit le calendrier annuel des six grandes foires "internationales" de Champagne.

 

Vue cavalière de la ville de Provins par Claude Chastillon (XVIe siècle)

 


L'originalité des foires de Champagne réside dans le fait qu'elles constituent un cycle ininterrompu de rencontres couvrant presque toute l'année : foire de Lagny (du 2 au 15 janvier), foire de Bar-sur-Aube (du mardi avant la mi-carême au dimanche de la Passion), foire Saint-Quiriace de Provins (en mai), foire "chaude" ou de la Saint-Jean à Troyes (en juillet-août), foire Saint-Ayoul de Provins (en septembre), foire "froide" ou de la Saint-Rémi chef d'octobre à Troyes (du début d'octobre à la semaine avant Noël). La période libre entre la foire de Mai de Provins et celle de la Saint-Jean de Troyes était consacrée par de nombreux marchands à la foire du Lendit de Saint-Denis.


Chaque foire dure de deux semaines (Lagny, Bar-sur-Aube) à deux mois pour les foires de Troyes avec huit jours d'entrée en franchise, dix jours de vente du drap et quinze jours de paiement. Parallèlement se déroulent la foire du cuir tanné, puis celle de l'avoir-du-poids (marchandises vendues au poids). Les Flamands y vendent draps et toiles, les Italiens les soieries, épices orientales, cire, les gens du Midi français des cuirs venus de Cordoue, les Bourguignons du vin, les Allemands des fourrures et des cuirs. Le change des espèces, très actif, est entre les mains des Lombards et des Toscans. Les Anglo-Normands sont les grands absents de ce rendez-vous quasi-permanent du commerce européen.

Les foires de Champagne reposent sur une excellente organisation matérielle. A l'origine, on construisait des baraquements provisoires sur les places ou dans les champs hors des murs des villes. Thibaud II supprime ces campements et encourage la location par les habitants de greniers, d'entrepôts et de logements aux marchands. Enfin, des maisons spéciales furent bâties pour ces derniers, avec de grandes caves voûtées pour y entreposer les marchandises comme il en existe encore à Provins.


Dès 1174, Henri le Libéral crée le "garde des foires" chargé de veiller à l'ordre ainsi qu'au respect des bons usages commerciaux. L'institution développe bientôt une véritable juridiction. Au XIIIe siècle, les gardes assurent une activité de notariat en donnant la sanction de l'autorité comtale aux actes de droit privé relatifs aux transactions et aux créances passés sous son sceau. Dans la seconde moitié du siècle, les gardes se dotent d'une quarantaine de notaires, de lieutenants et de procureurs pour faire face à l'augmentation du volume des affaires. Au début du XIVe siècle, l'institution comprend également cent vingt sergents à cheval et vingt sergents à pied qui surveillent les itinéraires et vont en tout lieu faire exécuter les sentences et exiger les remboursements de créances.


Sceau des foires de Champagne (1267)
Archives nationales, coll. de sceaux, F 4891


Car les échanges ne se règlent pas nécessairement au comptant, l'habitude étant prise de régler les dettes par compensation et de transférer les créances de foire en foire.

Les foires sont, avec leur affluence d'étrangers, l'un des lieux où les hommes du Moyen Age prennent conscience de leur identité nationale et de leur solidarité. Les nécessités de la vie économique conduisent donc à un regroupement par quartier des étrangers. Dans ce milieu d'affaires, les Italiens constituent l'élément le plus dynamique. Dès le XIIIe siècle, ils constituent en Champagne des "nations" ou des "cités" gouvernées par des consuls chargés de défendre les intérêts de leurs ressortissants (les Siennois dès 1246) . A partir de 1278, l'ensemble des consuls italiens en Champagne élit un capitaine, tenu par le gouvernement royal pour un interlocuteur commode.

A partir du milieu du XIIIe siècle, les opérations financières l'emportent sur le commerce. Sous l'influence des Italiens, en particulier des gens de Sienne, de Florence et de Plaisance faisant connaître à tout l'Occident l'usage des lettres de foire, des billets à ordre, des contrats de change, les foires de Champagne deviennent la grande place de change de toute l'Europe. Dès le début du XIVe siècle, les foires déclinent, le roi de France et la bourgeoisie parisienne ayant la volonté de regrouper dans la capitale les puissances politiques et financières, notamment les banquiers lombards. En 1350, les derniers financiers italiens quittent la Champagne, dont les villes de foires retombent au rang de marchés régionaux.